Valoriser la création photographique et réfléchir à ses pratiques.

Café images du 6 novembre 2021, invité Cyrille Gouyette, par Elisabeth

Le 6 novembre dernier, Jean-Marie Baldner invitait à un Café images, Cyrille Gouyette pour évoquer la richesse dynamique du Street art, sujet du nouveau livre de Cyrille, Une STREET histoire de l’art. 50 d’art urbain révèlent 5000 ans d’histoire de l’art.
Cyrille Gouyette est historien d’art, chargé de mission au musée du Louvre, commissaire de l’exposition Veni Vidi Vinci – L’art urbain face au génie au centre d’art urbain Fluctuart en 2020 et il est également l’auteur de deux ouvrages récents :
Sous le street art, le Louvre. Quand l’art classique inspire l’art urbain, Éditions Alternatives, 2019.
Une STREET histoire de l’art. 50 ans d’art urbain révèlent 5000 ans d’histoire de l’art, Éditions Alternatives, 2021.
Jean-Marie Baldner est historien et critique d’art, membre du Comité directeur de Gens d’images. Il était l’animateur de cet atelier et le passeur avec Cyrille Gouyette de cet art urbain qui, dans ses approches sauvages comme dans la commande publique ou privée, se nourrit souvent de l’art classique et de la fréquentation des musées, entre appropriation et confrontation, hommage et détournements.
C’est un défi d’appréhender en deux heures le Street art, cette tour de Babel des images où, surface après surface, de nouvelles images surgissent et souvent se posent sur un socle d’images plus anciennes sans cesse réinterprétées mais sorties du cadre, en quasi-liberté à ciel ouvert dans l’espace public.
La présentation orale de Cyrille Gouyette fut sélective par nécessité mais passionnante avec un fil conducteur hors les murs mais galopant sur eux. Si le Street art se répand depuis 50 ans, il n’est certainement pas à son âge mûr même s’il a été adoubé par le public et les « institutions ». Cet art pariétal « entrera » vraisemblablement un jour à l’Académie française à l’instar de la bande dessinée. On pourra crier à la récupération mais qu’importe, le grand écran est dans la rue ou la nature et c’est là que cela se passe, sans nécessairement durer mais en perpétuel renouvellement.
Dans une fresque colorée, protéiforme et internationale, Cyrille Gouyette a soulevé un voile sur l’immense empreinte et source d’inspiration qu’est le corpus des œuvres d’art reposant dans les musées et sur le rôle déterminant de la photographie dans le processus de conception et création de l’œuvre urbaine.
De fait, chaque époque inspire les artistes graffeurs. Les fresques linéaires sculptées à l’air libre aux temps des pharaons et des Assyriens, encore présentes dans les musées, inspirent toujours des graffeurs comme Levalet (FR) et Jorge Rodriguez-Gerada (ES)
Les scènes apocalyptiques et pieuses du Moyen Age religieux stimulent des artistes comme Veks Van Hillik, Alëxone ou Hyuro). Les œuvres de la Renaissance célébrant le corps et l’esprit humains vont être transfigurées ou déformées par des artistes comme Nikita Nomerz (Russe) évoquant les vues en trompe l’œil, comme celles de Federico Zuccari. Les temps encore modernes ont le charme des abstractions picturales géométriques, psychédéliques ou subversives. La très riche sélection des œuvres dans le livre de Cyrille Gouyette est une invitation à la déambulation.
La variété technique d’expression étonne et ravit, que ce soit le graff, la peinture murale, le pochoir, le sticker, l’affiche, le trompe-l’œil, la composition photographique, la sculpture végétale et même le « yarn bombing » (tricot).
Dans tous ces moyens d’expression, la photographie joue à plein son rôle de medium.
Outil de repérage des œuvres et des lieux, négatif de l’œuvre picturale, pièce du puzzle de l’affiche dadaïste, ou matière première retravaillée, la photo est à bord, embarquée ou vampirisée. Comme dans les romans à clés, l’image urbaine contient des clés, des clins d’œil, des tirages au noir, des échappés du cadre, des flots de couleurs, des arabesques envoûtantes.
Comme le soulignait le programme du Café images, « les relations des artistes urbains avec la photographie sont multiples et complexes, que la photographie participe à la construction de l’œuvre comme matrice, sujet, medium ou support ou qu’elle en soit le révélateur, l’archive ou le moyen de diffusion, entre autres sur les réseaux sociaux, par l’artiste, les photographes professionnels ou amateurs. » La photo, passeur de mémoires et outil de composition.
Ce qui est inédit dans le Street Art, c’est l’acceptation d’un sort éphémère de l’original, dégradable par le temps, les salissements, le recouvrement ou l’effacement à l’initiative privée ou administrative. Certes, la mémoire photographique ou vidéographique entretient le souvenir de l’œuvre mais l’intérêt pour l’original reste prégnant. Il va même jusqu’à la fétichisation de certaines œuvres, ainsi que le montre la fièvre autour de plusieurs pochoirs de Banksy, certains volés avec leur support et d’autres, en version dessins, s’envolant dans les ventes aux enchères. Pourtant, Banksy, en altérant certaines de ses œuvres (Girl with a balloon), questionne le Street Art comme objet de collection à valeur marchande.
On peut alors se demander si le Street Art saura conserver cet impact que lui prête Ernest Pignon-Ernest auquel on attribue la pensée que « L’œuvre, ce n’est pas l’image elle-même, mais ce qu’elle provoque d’interrogation sur le lieu ». En effet, si la force du Street Art est bien de marier une vision au sens du lieu qui l’accueille, il n’échappe pas au désir de possession matérielle d’une réplique, ni à une appropriation artistique.
À cet égard, le concept d’« appropriation art », a des résonances problématiques en ce qu’il laisse entrevoir des questions de droit d’auteur sur l’œuvre inspirante et l’œuvre inspirée. Le lexique sémantique au début du livre décode plusieurs notions juridiques jouant un rôle dans l’appréciation du libre terrain de jeu de l’art urbain, lequel a néanmoins des bornes. Ces dernières sont difficiles à identifier, car la distinction entre appropriation et transformation de l’œuvre inspirante n’est pas un exercice facile, notamment pour les juges.
Elisabeth
PS : à Paris, allez voir les M.U.R. (« Modulable Urbain Réactif ») au 107 rue Oberkampf et au 38 rue de la Roquette dont Cyrille Gouyette est directeur artistique.

Photo : Café images du 06/11/2021 André Donzon